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Galerie Gabrielle Maubrie 24, rue Sainte-Croix de la Bretonnerie 75004 Paris  tel: 01 42 78 03 97 fax: 01 42 74 54 00
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EXPOSITION EN COURS/ SHIT, IT'S CHRISTMAS AGAIN - [ Translate this page in english ]

Shit, it’s christmas again !
Exposition du 16 décembre 2017 au 27 janvier 2018
Je ne suis pas le Père Noël

Emmanuel Macron

Je l’ai reconnu tout de suite. Cheveux blonds longs, jeune barbe, regard bleu délavé, à peine plus de trente ans, un brin « halluciné de l’arrière-monde » tout de même. J’ai voulu en avoir le cœur net. Était-ce bien lui ? Je l’ai abordé. Nous nous sommes attablés à la terrasse d’une crêperie du centre commercial de Velizy 2, très décoré bien sûr en cette période de Noël, enfin précédant Noël plutôt, puisque nous n’étions que le 11 novembre, jour (férié) de l’armistice de 1918, pas vraiment fêtée en ce lieu. Normal : Business must go on. Mais Noël, le sujet était idéal pour engager la conversation. N’aurait-il pas aimé prendre la place de celui démultiplié paradant dans à peu près toutes les vitrines en enfilade ? Je lui ai posé d’emblée la question, cependant qu’en fond sonore nous étaient infligées différentes versions de la chanson Petit papa Noël. À l’exception notable de celle de Trust. La meilleure.
JÉSUS (à peine surpris) : Je dois dire que son existence ne m’empêche pas dormir. Et sa glorification encore moins ! C’est dans mon tempérament… Alors, l’idée de me faire passer pour cet usurpateur rubicond est tentante et tout à fait dans mes cordes. Une barbe druidique en coton hydrophile, un costume écarlate comme l’Enfer rembourré d’un coussin, ni vu ni connu, plein de paquets enrubannés fourrés à la hâte dans une grosse hotte en osier, je pourrais en effet jouer ce rôle, celui de, comment l’appelez-vous ? Père Noël ? Santa Claus ? Weihnachtsmann ? lui, qui ressemble étonnement à une publicité pour Coca Cola de Norman Rockwell, qui, venu d’une contrée lointaine (Laponie ?) ne circule qu’à la nuit tombée, en traineau tiré par huit ou neuf rennes, dont un doté d’un nez lumineux clownesque, qui passe par la cheminée même quand il n’y en a pas, lui, le voleur de sacré, complètement illettré je pense, le vendu aux multinationales du jouet et aux dealers de foie gras, l’escroc qui avec un aplomb sans égal, se complaît en fin d’année dans ces fêtes à la noix, pot-pourri de traditions sans rapport entre elles, parodies du dialogue et du don …
MOI (extasié) : Jésus ! Vous êtes Jésus ! Alléluia ! Jésus de Nazareth ! Je vous avais bien reconnu ! Mon sixième sens… Mais n’êtes-vous pas mort crucifié sur le Golgotha, il y a deux mille ans et des broutilles ? C’est en tout cas que tout le monde dit, à commencer par l’Église catholique, qui s’emmêle il est vrai les pinceaux quand elle parle de résurrection en proposant une distinction foireuse entre corps spirituel et corps mortel. Et votre couronne d’épines qu’en avez-vous fait ? Là, je vois que vous êtes évidemment vivant, vivant et très agacé par ce brave Père Noël, et que vous transpirez dans votre épaisse doudoune garnie en duvet de canard, des Pyrénées sans doute.
JÉSUS (d’un calme olympien): Vous avez raison, pas besoin de vous pincer : ceci est mon corps. Et vous avez raison encore : ma doudoune est garnie en duvet de canard provenant des Pyrénées. Mais vous avez tort, je ne transpire pas. Je ne transpire jamais.
MOI : Très bien, Monsieur Jésus. Puis-je vous appeler Monsieur Jésus ?
JÉSUS : Pourquoi pas. Monsieur, c’est la contraction de Seigneur, non ?
MOI : Alors j’aurais une question à vous poser, vous y répondez si vous voulez : j’aimerais savoir ce que vous faites en ce bas monde aujourd’hui. Êtes-vous de passage ?
JÉSUS (terminant sa crêpe rhum raisins) : Il me faut décompresser de temps à autres. Me refaire une santé en somme. Je me suis donné quelques jours de vacances…
MOI (excité comme une puce): Comment pensez-vous utiliser ce moment de loisir ? Comptez-vous inspecter des lieux saints en péril ? Faire le plein de potins du Vatican ? Visiter quelques crèches et maisons de retraite ? Dialoguer avec des terroristes repentis ? Suivre une cure d’eau bénite ? Relire les sermons de Bossuet ? Réaliser des miracles économiques ? Aller au cinéma voir le dernier film de Luc Besson ?
JÉSUS : Rien de tout cela, grands dieux ! J’ai repéré une exposition ayant pour prétexte Noël dans une galerie d’art parisienne, la galerie Gabrielle Maubrie. C’est moins son thème que son titre qui m’a alerté : Shit, it’s Xmas Again ! Je subodore une charge salutaire contre la déferlante Noël et l’overdose de sentimentalisme gnangnan et de consommation. Je m’attendais à trouver Beuys, je ne sais pas pourquoi, dans la liste des artistes exposés, il n’y est pas. Figure en revanche une brochette d’autres, tous des hommes d’ailleurs, qui m’ont l’air a priori bien peu sensibles à « l’esprit de Noël » : Erik Dietman, Taroop & Glabel, Carlos Aires, Gérard Gasiorowski, Franck David, Claude Closky, Philip Guston. J’aime beaucoup Guston : un grand tragique, et un grand burlesque en même temps.… J’ai vu aussi le nom d’Henry Miller. Là je me méfie, c’est le « diable en liberté ».
MOI : Miller parle pourtant de Van Gogh comme d’une réincarnation de vous-même, Monsieur Jésus. Il dit que l’Église renaît en lui, qu’il rachète le monde par la couleur…
JÉSUS (indigné) : Pipeau, oui ! Miller, pornographe précieux en ces temps de puritanisme grégaire, perd la boule : qu’à à voir ce rouquin essorillé, avec ma personne ? Du reste, mon vrai nom n’est pas Jésus, mais Napoléon.
MOI (franchement interloqué) : Quoi ? Napoléon ? Ça c’est le bouquet ! Et vous pensiez pouvoir prendre impunément la place du gentil Père Noël ? … Prophète de l’Apocalypse ! Charlatan ! Faux-jeton ! J’aurais dû m’en douter ! Marat, Landru ou Lénine même, passe encore, j’aurais réagi autrement, vous étiez rachetable, mais Napoléon, non !
JÉSUS NAPOLÉON (soudain très familier) : Inutile de te mettre en colère, ça n’en vaut pas la peine. Je suis mort. Mort, tu entends ? Et tes piaillements de bonne sœur ne me feront pas ressusciter. C’est comme ça. Sic transit quoi. D’ailleurs, si je devais choisir, plutôt que de ressusciter je préférerais me réincarner. En quoi ? Je ne sais pas, moi : chauve-souris, cafard, ou tiens, aigle royal ! Toi, à quoi crois-tu finalement ? Au Père Noël ? Il n’a jamais existé, mon pauvre ami, malgré sa célébrité farcesque. Pas plus que les petits lutins trottinant à ses basques. N’existe que le fatras des réjouissances mystifiantes attachées à son déguisement, qui reviennent au triple galop tous les ans à la même date, sorte de névrose collective avec cadeaux, gueuletons, friandises, promesses. Voilà ! Conclue toi-même ! Et laisse moi rejoindre la fourmilière des anonymes. Je file à la Fnac. C’est ouvert, les fêtes approchent …
MOI : Shit, it’s Xmas Again
Arnaud Labelle-Rojoux, peut-être…


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