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Galerie Gabrielle Maubrie 24, rue Sainte-Croix de la Bretonnerie 75004 Paris  tel: 01 42 78 03 97 fax: 01 42 74 54 00
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GHERASIM LUCA & JIRI KOLAR - [ Translate this page in english ]

EXPOSITION DU 3 MARS AU 2 AVRIL 2016
VERNISSAGE LE JEUDI 3 MARS
DE 14 À 19 HEURES

Une langue à l'intérieur de la langue
(Ghérasim Luca : Cubomanies, précédées de quelques Froissages de Jiří Kolář)

« Je suis obligé d’inventer une façon de marcher, de respirer, d’exister, parce que le monde où je me meus n’est ni d’eau, ni d’air, ni de terre, ni de feu pour m’informer à l’avance que je dois nager ou voler ou marcher à deux pattes. »
Ghérasim Luca, L’Inventeur de l’amour, 1945

Pour un artiste, toujours, « tout doit être réinventé ». Cela est-il possible sans froisser, sans tailler en pièces, ses prédécesseurs ? Dans l'histoire de l'art, comme dans le monde « non œdipien » que Ghérasim Luca appelait de ses vœux, il doit être possible de se réaliser sans avoir à tuer le père. Le 29 juin 1947, il écrivait d'ailleurs à Sarane Alexandrian : « la lutte mythique entre la liberté et son contraire se donne actuellement entre Œdipe et non-Œdipe. L’invivable vie quotidienne, férocement mais exactement décrite par les systèmes (marxismes, freudismes, existentialisme, naturalisme…) doit être follement dépassée par un bond formidable dans une sorte de vie dans la vie, d’amour dans l’amour, indescriptible, indiscernable et irréductible au langage des systèmes. Je parle de la vie et de la mort non œdipiens (accessibles par le comportement surréaliste poursuivi à outrance), c’est-à-dire de la négation absolue du cordon ombilical nostalgique et régressif, source lointaine de notre ambivalence et de notre malheur. »
Tous deux poètes, étrangers, le tchèque Jiří Kolář (1914-2002) et le roumain d'origine Ghérasim Luca (1913-1994) ont choisi la France pour s'inventer artistiquement, dans la lignée d'un surréalisme réel, effet de miroir inversé du « syndrome de la puissance » des ambitions soviétiques.
Comme le résuma Gilles Deleuze dans ses Dialogues avec Claire Parnet, en 1977 : « Là aussi c’est une question de devenir. Les gens pensent toujours à un avenir majoritaire (quand je serai grand, quand j’aurai le pouvoir...). Alors que le problème est celui d’un devenir-minoritaire: non pas faire semblant, non pas faire ou imiter l’enfant, le fou, la femme, l’animal, le bègue ou l’étranger, mais devenir tout cela, pour inventer de nouvelles forces ou de nouvelles armes. »
Tous les artistes du vingtième siècle ont semble-t-il appris l'histoire de la peinture en collectionnant les images des boîtes de chocolat. Jiří Kolář et Ghérasim Luca, eux, ont su faire jaillir de ces reproductions miniatures et grossières une nouvelle beauté, pure, insoupçonnée, qui leur appartient en propre, qui correspond pleinement à leurs désirs.
« Théorisant » en quelque sorte les Cubomanies, qui consistent en un découpage géométriques d'images de tableaux anciens remontés sens dessus-dessous, Ghérasim Luca et son compère Dolfi Trost déclaraient ainsi dès les années quarante : « … choisissez trois chaises, deux chapeaux, quelques pierres et parapluies, plusieurs arbres, trois femmes nues, cinq très bien habillées, soixante hommes, quelques maisons, des voitures de toutes les époques, des gants, des télescopes, etc. Coupez tout en petits morceaux (par exemple 6/6 cm.) et mélangez bien dans une grande place de la ville. Reconstituez d’après les lois du hasard ou de votre caprice et vous obtiendrez un paysage, un objet ou une très belle femme inconnus ou reconnus, la femme ou le paysage de vos désirs. » (Présentation de graphies colorées, de cubomanies et d’objets).
Dans le même temps, Jiří Kolář, de son côté, mettait au point un grand nombre de techniques personnelles de collages, dont le froissage, qu'il nomma « le mage », du verbe tchèque muchlat, qui signifie « froisser ». Kolář laissait traîner dans l'eau (sous la pluie, précisait-il) une gravure ancienne ou une reproduction de tableau, et la froissait en laissant sa part au hasard, avant de la coller ensuite en aplat. Comme Luca, Kolář cherchait littéralement à l'intérieur de l’œuvre des grands peintres du passé « un paysage, un objet ou une très belle femme inconnus ou reconnus, la femme ou le paysage de (ses) désirs. »

Partant, les poètes Kolář et Luca ont inventé un style unique, reconnaissable entre mille, subtil, émouvant, d'une précision extrême et pourtant d'une totale liberté. « Un style, c’est arriver à bégayer dans sa propre langue », continuait Gilles Deleuze dans le texte sus-cité. « C’est difficile
parce qu’il faut qu’il y ait nécessité d’un tel bégaiement », ajoutait-t-il, « Être comme un étranger dans sa propre langue ». « Ghérasim Luca est un grand poète parmi les plus grands: il a inventé un prodigieux bégaiement, le sien », insistait-t-il. « Nous devons être bilingue même en une seule langue, nous devons avoir une langue mineure à l’intérieur de notre langue, nous devons faire de notre propre langue un usage mineur. Le multilinguisme n’est pas seulement la possession de plusieurs systèmes dont chacun serait homogène en lui-même ; c’est d’abord la ligne de fuite ou de variation qui affecte chaque système en l’empêchant d’être homogène. Non pas parler comme un Irlandais ou un Roumain dans une autre langue que la sienne, mais au contraire parler dans sa langue à soi comme un étranger. Proust dit : "Les beaux livres sont écrits dans une sorte de langue étrangère. Sous chaque mot chacun de nous met son sens ou du moins son image qui est souvent un contresens. Mais dans les beaux livres tous les contresens qu’on fait sont beaux." C’est la bonne manière de lire: tous les contresens sont bons, à condition toutefois qu’ils ne consistent pas en interprétations, mais qu’ils concernent l’usage du livre, qu’ils en multiplient l’usage, qu’ils fassent encore une langue à l’intérieur de sa langue. »

Stéphane Corréard





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