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QUELQUES ETRES VIVANTS, GILLES AILLAUD & JURG KREIENBUHL, DANS LEUR ENVIRONNEMENT QUOTIDIENS - [ Translate this page in english ]

CARTE BLANCHE À STÉPHANE CORREARD
« Quelques êtres vivants,
Gilles Aillaud & Jurg Kreienbühl
dans leur environnement quotidien »
« Je ne peins que ce que je vois »
Gustave Courbet
Contrairement à ce qui est généralement admis, le devenir contemporain de l'art, et notamment sa soumission à la « rémunération capitalistique des sens », ne s'est pas tant joué en juin 1964, lorsqu'un américain remporta pour la première fois le Lion d'or de la Biennale de Venise, qu'entre 1962 et 1968, c'est-à-dire entre le moment où Guy Debord prôna le « Dépassement de l'art » et la mise en échec de l'esprit de révolution. Ces trois événements cependant partageaient la même origine : dans les années 50, à Paris, le monde de l'art et des intellectuels avait largement tourné le dos à l'histoire de sa propre modernité, à sa tradition bohème, libertaire et dissidente.
En 1965, Gilles Aillaud résume cette situation d'un lapidaire : « Nous sommes dans la situation critique où l'art, n'étant plus pensé que comme esthétique, a perdu sa relation essentielle avec la vérité », puis il poursuit : « En ce sens, l'art a bien dans le monde d'aujourd'hui, comme le dit Lévi-Strauss, le statut d'un parc national. A l'abri des voitures, de grands animaux, innocents et féroces, s'ébattent librement dans les réserves grandioses de la culture. Ils ont des gestes étranges et beaux parfois comme le barrissement dans la nuit. Mais la vraie vie évidemment est ailleurs ».
La vraie vie ? C'est elle, naturellement, que Jurg Kreienbühl, jeune artiste bâlois débarqué rue de Buci en 1956 s'en est allé chercher, à vélo, la trouvant finalement dans ces bidonvilles des Hauts-de-Seine, où vivaient « entassés : Gitans, Algériens, Portugais, Polonais, Français, chiens, chats et rats », mais aussi anciennes strip-teaseuses ou prostituées décaties, trimards de tous ordres, drogués, blousons noirs, déficients mentaux pensionnés ou non, anciens combattants réduits à la misère, petits délinquants minables... tout un zoo, quoi.
Les habitants des bidonvilles, peints in situ par Jurg Kreienbühl rejoignent ainsi ceux des zoos qui hantent les tableaux de Gilles Aillaud. Ils partagent notamment d'être les derniers vestiges de cette vie de « solitude sauvage et sincère » en passe d'être « domestiquée définitivement ». « Comment le monde à force d'avancer est-il devenu un tel désert ? L'art est-il définitivement une chose du passé ? », s'interroge Aillaud, dans un écho direct au constat debordien. Avec Kreienbühl, m'a-t-il semblé, ils tentent à leur manière de proclamer que « Ce sont les choses qui (les) intéressent et non les images ». Partageant le constat émis en 1966 par « des membres de l'Internationale situationniste et des étudiants de Strasbourg », ils s'efforcent, dans leur peinture, de considérer eux aussi la misère « sous ses aspects économique, politique, psychologique, sexuel et notamment intellectuel », en proposant en creux « quelques moyens pour y remédier ».
Aillaud précise : « Devant une telle désolation et pour que l'art soit autre chose qu'une simple défroque culturelle, il ne s'agit pas davantage pour moi d'étudier la nature que de me concentrer sur ma boîte de couleurs ; lorsque je peins je cherche seulement à dire quelque chose, en ne songeant à la manière de peindre que pour rendre plus précise, plus claire, plus insistante, la parole ».
Aillaud et Kreienbühl peignent tous deux des êtres « enfermés ou déplacés », dans leur environnement quotidien, qui ne sont pas des métaphores de l'humanité en général, mais qui se retrouvent là par l'évolution contemporaine des systèmes d'organisation sociale mis en place par cette humanité. « C'est l'ambiguïté de cette relation qui m'occupe et l'étrangeté des lieux où s'opère cette séquestration silencieuse et impunie. Il me semble que c'est un peu le sort que la pensée fait subir à la pensée dans notre civilisation. », conclut Aillaud.
Dans les années 1960 et 1970, Gilles Aillaud et Jurg Kreienbühl se sont efforcés, sur le motif et en temps réel, de rendre compte du glissement imperceptible d'une civilisation vers une forme climatisée de barbarie. Qu'avec d'autres ils n'aient pu l'empêcher ne nous dispense pas de nous retourner sur leurs tentatives. Au contraire, puisque leurs œuvres picturales nous permettent, aujourd'hui, de mieux comprendre le monde dans lequel nous vivons, qui en découle directement.

Stéphane Corréard


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