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NELSON LEIRNER / MADE IN BRAZIL - [ Translate this page in english ]

« Incertain Nelson Leirner »

Nelson Leirner pourrait être considéré comme un artiste-phare d’aujourd’hui ; or sa notoriété ne dépasse que de peu les frontières du Brésil, où il est né en 1932 et vit toujours. Qu’importe, puisque tout son univers est parfaitement réversible, rendant le célèbre principe d’équivalence de Filliou circulaire, palindromique : « Bien fait, mal fait, pas fait » peuvent toujours être « défaits » et « refaits » à l’infini. Une des œuvres, du reste, qui aurait dû lui valoir une large reconnaissance, illustre parfaitement cet axiome : sa série « Homenagem à Fontana » (Hommage à Fontana) de 1967, tableaux-multiples industriels de tissus fendus munis de fermetures-éclairs.

L’essentiel de l’esprit qui anime la production de Nelson Leirner est là : forte conscience critique, pris en considération des enjeux politiques et refus du savoir-faire, mais aussi dérision et anti-dogmatisme. Il est aisé d’imaginer comment de telles qualités ont pu être appréciées dans une dictature. Jusque dans les années 70, l’activité de Nelson Leirner a été intense, mais cantonnée au Brésil, ce qui n’empêcha nullement les coups d’éclat, d’ailleurs. Comme un lointain écho au canular de Roland Dorgelès ridiculisant les Indépendants en y faisant admettre la peinture d’un véritable âne (« Et le soleil se coucha sur l’Adriatique », signée J.R. Boronali, 1910), Leirner proposa en 1967, au 4ème Salon d'Art Moderne de Brasília, d’exposer un porc empaillé dans une cage minimale de bois léger. Puis il posa publiquement, dans le quotidien « Jornal da Tarde », la question des critères qui avaient amené le jury à accepter l'œuvre, créant une polémique alimentée par des critiques comme Mário Pedrosa et Frederico Morais, resté fameuse sous le nom de « Happening de la critique ».
À partir des années 80, sa production artistique s’est concentrée sur des arrangements d’objets manufacturés. Au-delà des enjeux du « Pop », cette pratique d’assemblage offre un reflet fidèle et ironique d’un environnement culturel et industriel global, d’un « tourisme commercial » comme d’un « commerce touristique » de masse : « Même si aujourd’hui les enjeux de mon travail ne sont plus limités au seul Brésil, les problèmes politiques sont toujours là, cette fois à l’échelle de la mondialisation. Les engagements sont les mêmes. Je lutte en particulier contre le colonialisme des Américains ; ils nous prennent beaucoup plus qu’ils ne nous donnent, même sur le plan culturel. (…) Alors oui, bien sûr, il y a quelque chose d’exotique là-dedans, mais, vous le voyez, tous les exotismes sont représentés : des bouddhas, des saintes chrétiennes et des christs, des cow-boys, des éléphants, des chats-théières japonais, et puis, à mi-hauteur du triangle, c’est le monde
Brésilien qui s’installe, un monde à la peau noire, où Noir d’Afrique et Indien d’Amérique se mélangent. Tous ces personnages sont issus de la culture populaire brésilienne, où les pratiques rituelles et religieuses – à l’exemple du football – sont très importantes car elles aident les gens à vivre malgré leur dénuement. Finalement, l’exotisme est devenue la chose la plus répandue du monde, et l’identité n’est plus qu’une affaire d’image (1).
Dans les « Grandes Parades » que Nelson Leirner compose, défilent en effet indistinctement des statuettes de toutes origines : religieuses, rituelles, médiatiques, politiques, artistiques, sportives, tout ce qui peut déclencher la ferveur populaire peut y prendre place, du « David » de Michel-Ange aux sept nains de Disney, des rois-mages à Nelson Mandela.
Leirner applique ce principe aussi à des « tableaux » d’une beauté et d’une intelligence stupéfiantes, couvrant, sur un planisphère, les terres d’une accumulation de stickers criards réduisant les pays ou les continents à quelques symboles de leur état actuel. Sur certains de ces atlas, l’Afrique et l’Amérique du Sud peuvent être recouvertes de têtes de mort, tandis que les Etats-Unis comme la Russie disparaissent sous une foule de Mickeys. Sur d’autres, toutes les terres sont surchargées de dollars. Ou de drapeaux américains. Néanmoins le principe de réversibilité demeure ; ainsi la grande cartographie murale de l’Amérique montrée aux « Rencontres Parallèles » du Centre d'Art Contemporain de Basse-Normandie en 2005 était-elle double : d’un côté la partie Sud était en squelettes et la partie Nord en Mickeys, de l’autre exactement l’inverse.
L’ensemble est d’une fraîcheur très revigorante : difficile de ne pas attribuer ces travaux à un artiste au moins moitié plus jeune. C’est que Nelson Leirner a une qualité rare, qu’il partage avec quelques très grands artistes comme Picabia : toujours expérimenter, sans jamais acquérir de certitude. Même ce qui dans son propre travail pourrait devenir iconique, Leirner le mine : ainsi dans un retournement symétrique de celui qu’il avait infligé à Fontana, il a commencé en 1999 une série de « Constructivismes ruraux », tableaux géométriques rigoureux réalisés en peaux de bêtes couvrant un vaste nuancier de blancs, de bruns et de noirs.

(1) Entretien avec Christophe Domino, Le Journal des Arts, 10 octobre 2003



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